Comme des graines portées par le vent chaud, 16 créations, en provenance d’Algérie, d’Égypte, de France, de Grèce, du Liban, de Libye, du Maroc, de Palestine et de Tunisie, dessinent une toile de possibles. 

Comme des graines portées par le vent chaud, 16 créations réunies dans le cadre du projet Tae’thirdessinent une toile de possibles. 

En provenance d’Algérie, d’Égypte, de France, de Grèce, du Liban, de Libye, du Maroc, de Palestine et de Tunisie, 16 artistes et créateur.ice.s de contenus accompagnent deux jours de rencontres et de découvertes, autour d’une volonté partagée : interroger la complexité du politique et du social par le langage artistique
Qu’il s’agisse de photographie, vidéo, documentaire, installations multi-média, jeu vidéo, écritures, podcasts, archives, leurs œuvres s’emparent avec force de questions fondamentales liées aux droits humains : liberté d’expression, mémoire collective et postcoloniale, construction des identités, genre, mobilisations sociales, rapports de domination. S’y tissent des enjeux de réparation, réappropriation et transmission.

L’événement Tae’thir, pensé comme un espace d’expérimentation et de circulation des idées, invite ainsi à renouveler nos manières de penser, de raconter et d’imaginer le monde d’aujourd’hui et de demain.

Polyphonie fragmentées: mémoire des femmes en exil (2026) / Aya Chriki (Tunisie)

Ce projet d’installation artistique mêle vidéos, images, visuels et documents pour explorer les expériences d’exil de femmes arabes entre la France et l’Égypte. À partir de témoignages personnels et collectifs,il construit une mémoire fragmentée où chaque récit, voix singulière, raconte une expérience individuelle, mais qui, ensemble, tisse une histoire collective. Cette polyphonie cherche à visualiser et à comprendre les tensions entre identité, appartenance et déplacement.
Pensé comme une archive vivante, le projet affirme la nécessité de rendre visibles et audibles des récits souvent marginalisés. Il questionne également la place de nos histoires personnelles face aux récits officiels, souvent indifférents aux vécus, aux émotions et à la manière dont nous avons traversé ces expériences

Jusqu’à ce que nous nous retrouvions (2026) / Ahmed Essam (Egypte)

Ahmed et Hussein, deux jeunes cinéastes d’Alexandrie, étaient liés par une profonde amitié forgée par leur amour du cinéma et leurs longues conversations sur l’art et la politique. En janvier 2024, Hussein a été arrêté pour des raisons politiques sur la base de fausses accusations. Depuis lors, Ahmed lui envoie des cassettes audio contenant des sons et des bribes de vie à l’extérieur, tandis que Hussein lui répond par des lettres manuscrites depuis sa cellule. Grâce à cet échange secret, ils entretiennent leur amitié — et le lien de Hussein avec le monde — malgré les murs qui les séparent.

Al Bayan (2026) / Dana Younes (Liban)

Al Bayan est un spectacle en arabe, né du parcours émotionnel et politique que je traverse depuis 2023. Al Bayan signifie “la déclaration”, l’acte de créer par les mots, à la fois poétique et politique. 
Au premier niveau la voix, la mienne, inspirée par le rap et le slam, j’apporte une poésie où coexistent urgence et vulnérabilité, où l’intime rencontre la mémoire collective. 
Avec les producteurs d’électronique Muhandas / MOZBOX et LTFLL, j’ai créé des compositions oscillant entre harmonie et tension, faisant écho à la voix ou s’y opposant. Le paysage sonore porte le rythme comme le silence, où souffle, bruit et émotion se mêlent.
Des projections de paysages du sud du Liban accompagnent la scène. Ciels, horizons, fragments de terre retiennent ce qui pourrait disparaître. Plus que des illustrations, ce sont des résistances contre l’effacement. 
Al-Bayan est une déclaration de présence : une voix contre la disparition, un rythme qui clarifie, un geste qui transforme le silence en vérité. Il parle depuis l’intérieur de la guerre et du colonialisme, sans en faire un spectacle. La voix y devient à la fois blessure et arme, apportant de la clarté dans le bruit et de la lumière dans la perte.

Rak Bent (You are a girl) (2025) / Asmaa Bashashah (Lybie)


« Rak Bent » est une expression couramment utilisée dans le dialecte libyen pour rappeler à une fille les limites qui lui sont imposées simplement parce qu’elle est une femme. Le projet explore le droit des femmes libyennes à la ville, en se concentrant sur Benghazi, un espace façonné par des valeurs sociales profondément enracinées qui régissent la présence des femmes dans l’espace public. À travers une série de peintures à l’huile combinées à des techniques mixtes, l’œuvre explore les frontières visibles et invisibles qui façonnent les mouvements, la liberté et le sentiment d’appartenance des femmes dans l’environnement urbain. En traduisant ces structures sociales en compositions visuelles superposées, le projet réfléchit à la tension entre espace privé et espace public, révélant comment la ville elle-même peut devenir à la fois un lieu de restriction et un champ de négociation pour la présence féminine.

Comme nous brûlons (2026) / Sihem Benmina (France)


Comme nous brûlons est une revue de littérature contemporaine métèque, fondée à Marseille en 2024. Elle est accompagnée d’un site web où sont accueillis certains textes des auteur·rice·s non retenu·e·s par notre comité de lecture pour la revue papier ou découverts dans le cadre de nos scènes ouvertes. Cet espace éditorial alternatif propose des textes, mais également des images et des formats audios. Cette plateforme a été imaginé par Sihem Benmina, directrice éditoriale de CNBL et Anne-Sarah Huet, écrivaine et chercheuse indépendante, grâce à l’expertise de cette dernière sur la théorie du choix social. La conception de cet espace numérique s’est déployée à partir d’une réflexion autour des logiques d’exclusion du monde de l’édition, et plus particulièrement dans l’exercice du choix (et du travail) éditorial. En questionnant les biais raciaux et les logiques de rentabilité dans le monde de l’édition, cette plateforme prolonge le souffle de la revue, tout en élargissant son audience grâce à son format gratuit et accessible par rapport à l’objet-livre.

Anthropomorphic City (2026) / Vanessa Abdelaal (Liban)


Tajseed Madina « Une ville anthropomorphique » explore la relation entre l’individu et une ville qui ne cesse de résister. Inspiré par l’éloignement de la cinéaste de Beyrouth lors des violations israéliennes de 2024, ce film pose la question suivante : comment les artistes peuvent-ils résister dans l’absence ?
En tant que citoyenne non libanaise appartenant à un lieu qui la rejette, le Liban, cette œuvre rend hommage aux artistes citoyen.ne.s et non citoyen.ne.s libanais.e.s qui continuent d’aimer, de résister et de créer à Beyrouth, ainsi qu’à la diaspora libanaise contrainte de s’en détacher. Le film mêle une séparation métaphoriquement imaginée d’un être cher à la distance réelle que représente le fait d’être loin de cette ville.
Pour se rapprocher de Beyrouth, la cinéaste la regarde à travers l’objectif de la caméra. Elle mêle ainsi des images de réalité et de fiction. La métamorphose d’une ville en femme révèle les rapports de force entre Beyrouth et la cinéaste. La ville devient une femme capable de parler et de s’approcher de la caméra. Entre la résistance à la distance et le désir de proximité, un montage de photographies intimes de la peau et de la ville, superposées les unes aux autres, s’accélère et entre en collision, fusionnant la femme et Beyrouth en une seule image. Une image que seul l’art cinématographique peut permettre d’exister.

Unname/rename (2026) / Yanis Ratbi (France)


Installation artistique qui utilise un jeu vidéo pour explorer la mémoire de l’immigration nord-africaine post-coloniale. Le spectateur y incarne un joueur parcourant un archipel méditerranéen brumeux, ou se trouve un cimetière fictif dédié aux victimes de la guerre des noms concept du philosophe Quentin Mur qui désigne l’effacement colonial des lieux, identités et histoires. L’expérience repose sur la retoponymie : renommer un lieu devient un geste symbolique matérialisé par l’activation de tombes-poèmes, chacune représentant un nom oublié. 
En cliquant sur une stèle, le nom réapparaît et s’illumine, transformant cette action ludique en acte de mémoire et de réparation. Chaque stèle renvoie à un quartier détruit, une rue marquante, un foyer de travailleurs, un bidonville ou une figure militante effacée. Le paysage sonore – chants, fragments de langues nord-africaines, silences- compose une cartographie sensorielle. Au fil de l’exploration, le cimetière se dévoile peu à peu et devient un parcours de mémoire incarnée. 

Y’a ça chez nous (2026) / Nawal Benali (France)


Ce podcast a pour vocation de déconstruire et analyser les dynamiques de racisme anti-Noir propres à l’Afrique du Nord et ses diasporas. Comment se fait-il que des Africains discriminent aussi facilement d’autres Africains et qu’est-ce que ce biais discriminatoire traduit en réalité ? Quels sont les faits historiques de la région Nord du continent ayant mené à une fracture, imaginaire dans les faits, réelle dans les esprits entre une Afrique « blanche » et une autre qui serait « noire », et quels sont les faits politiques et sociaux entretenant cet imaginaire ?

À la recherche du reste du pays (2026) / Youcef Senous (Algérie)

À la recherche du reste du pays est un projet photographique, vidéo et sonore qui cherche à comprendre l’Algérie contemporaine en allant à la rencontre d e celles et ceux qu’on ne voit jamais : les vies ordinaires, les gestes discrets, les mémoires silencieuses. Après avoir documenté l’énergie du Hirak, l’artiste s’intéresse ici à ce qui demeure une fois les foules dispersées – les transmissions fragiles, les fractures générationnelles, les réalités socio-économiques du quotidien. 
Le projet repose sur une immersion lente dans plusieurs wilayas, où chaque image nait d’une rencontre et d’un dialogue. Photos, vidéos, sons et textes composent un portrait fragmentaire du pays, à hauteur humaine. L’objectif est de rendre visibles les existences oubliées et de proposer une autre cartographie de l’Algérie, sensible, intime et respectueuse.

Dhakkir (2026) / Zeineb Ghorbel (Tunisie)

Le titre Dhakkir s’enracine dans une expression coranique qui en éclaire la portée :« Rappelle, car le rappel est utile aux croyants. » Cette injonction désigne un processus actif par lequel une communauté maintient vivante la continuité de son expérience. Le rappe n’ est pas un geste de nostalgie, mais un acte de présence : une manière de réactiver ce qui fonde le collectif et de se tenir contre l’oubli.
En 2011, j’avais treize ans. Assise devant l’ordinateur familial à Tunis, je découvrais Facebook et la révolution presque simultanément : des vidéos tremblées, des cris captés par des anonymes, des corps en mouvement. Ce premier moment d’image fut aussi un premier moment de politique. Il continue aujourd’hui de me hanter. Dhakkir part de cette expérience pour poser une question intime autant que politique : comment transmettre, activer et faire dialoguer la mémoire des luttes sociales lorsque ses traces sont fragmentaires, dispersées et menacées par l’effacement algorithmique ?L’installation rassemble des traces visuelles produites durant les mobilisations tunisiennes entre 2008 et 2011.

Unshipped (2026) / Olga Souvermezoglou (Grèce)


Unshipped constitue un cadre conceptuel et méthodologique destiné à étudier la violence contemporaine, la mémoire et les formes de résistance, en prenant la question palestinienne comme point de départ pour s’étendre à des conditions géopolitiques et sociales plus larges. Le titre fait référence à la fois aux cargaisons d’armes qui n’ont jamais été livrées, en raison du refus des dockers français et grecs de participer à la machine de mort, et à l’aide humanitaire qui n’est jamais parvenue à Gaza, révélant ainsi la violence de l’abandon. Parallèlement, la recherche s’appuie sur l’histoire orale et l’archivage horizontal en tant que pratiques participatives de production de connaissances. À travers des entretiens, des récits et des outils historiques non normatifs, elle explore comment les archives peuvent fonctionner non pas comme un dépôt statique, mais comme un espace actif de dialogue, de contre-récits et d’autonomisation des voix exclues.

Your Life is a career – The Boutefteens (2026) / Ahmed Merzagui (Algérie)

Your Life Is A Career (Votre Vie est une Carrière) est une immersion visuelle et sonore au cœur d’une fracture générationnelle qui traverse l’Algérie contemporaine. À partir d’archives, d’images documentaires, d’animations, de fragments du quotidien et de créations audiovisuelles hybrides, le film met en dialogue deux générations façonnées par des contextes radicalement différents. L’une porte encore l’empreinte d’un passé chargé de violence et de silence, une mémoire fragmentée qui continue d’habiter les corps et les regards. L’autre a grandi dans un pays pacifié, mais figé durant deux décennies sous un même pouvoir, construisant son rapport au monde dans une continuité immobile, uniforme et globalitaire. Entre mémoire et présent, leurs visions se croisent, se frôlent, parfois se répondent, sans toujours se rejoindre.

The People of Wad Shaaba : Craft, Plate and Place (2025) / Khalid Bouaalam (Maroc)


Ce projet explore les liens entre l’histoire de la céramique et les études géographiques au Maroc au XIXe siècle et au début du XXe siècle, en examinant comment ces histoires continuent de façonner le présent. À travers l’œuvre intitulée « La carte verte de Wad Cha’ba », le projet réécrit la géographie en cartographiant l’histoire céramique de Wad Cha’ba, un cours d’eau de Safi qui porte en lui plus de 500 ans de traditions potières. À l’aide de carreaux de céramique, de recherches d’archives et de fouilles personnelles, l’œuvre s’interroge sur la manière dont les connaissances géographiques coloniales ont croisé l’artisanat marocain et sur les systèmes de pouvoir qui ont façonné ces récits. Parallèlement à la carte, un film documentaire met en avant la voix de l’artisan, présentant l’histoire depuis les marges et les repositionnant au centre du récit de l’artisanat. L’installation Decentralize réfléchit à la possibilité de réparer ce récit historique et géographique complexe à travers le motif traditionnel Tbouaa. Une autre œuvre répare un pot de cuve de poterie, le « Qjar », en utilisant le pigment bleu cobalt de Safi, inspirée de la pratique japonaise du kintsugi. Ensemble, ces œuvres interrogent la possibilité de réparer des histoires et des géographies endommagées par l’artisanat, révélant des blessures écologiques, culturelles et sociales tout en imaginant de nouveaux récits de résistance.

Sirdab (2026) / Sireen El Araj (Palestine)


Sirdab est une exploration multimédia des politiques de la représentation, de l’auto-orientalisme et de l’identité culturelle dans le monde arabe. Il interroge de manière critique la façon dont les identités du moyen-orient – en particulier palestiniennes – sont souvent fétichisées, à la fois de l’extérieur et de l’intérieur.À travers un mélange d’illustration, d’affiches typographiques, de photographie, de collage et de vidéo expérimentale, le projet déconstruit les représentations stéréotypées, encourageant des récits nuancés et authentiques qui remettent en question aussi bien les fantasmes orientalistes occidentaux ques les tropes intériorisés.
Il examine également comment les créateurs arabes peuvent adapter ou résister à ces représentations en réponse aux attentes occidentales.
Le fanzine sera disponible en format numérique et potentiellement en version imprimée, avec une sélection de visuels présentés séparément sous forme d’exposition.

Habiter les langues, résister aux silences (2026) / Olfa Bouargoub (France)

Habiter les langues, résister aux silences est un projet qui explore les thèmes de la double culture, de la ré-appropriation linguistique et de la mémoire diasporique à travers un dialogue entre texte, images et son.
Il s’agit de créer une œuvre hybride: une installation vidéo où les mots, les images et les sons se côtoient pour révéler des réalités souvent invisibles et ouvrir un dialogue sur les enjeux des droits humains en Méditerranée. Quelles sont ces vécues et leurs diversités ? Comment sont-ils perçus ? Sont-ils perçus ?
L’oeuvre sonore, écrite en français et en darija, met en lumière les tensions entre appartenance et distance, transmission et oubli, tout en questionnant les notions d’identité, de communauté et de résilience face aux effacements culturels lorsque l’on a grandi loin des lieux de ses ancêtres

Diwan du dernier majdhūb (2026) / Nabil Aniss (Maroc)


Diwan du dernier majdhūb (2026), de Nabil Aniss (Maroc), est un essai vidéo à dimension mystique tourné à Marrakech avec Ba Hmad, l’un des derniers maâlems (maîtres musiciens) encore vivants de la confrérie gnaoua.Le film s’intéresse à la disparition progressive de formes de savoir rituelles dites hétérodoxes — c’est-à-dire situées en marge de l’orthodoxie religieuse dominante — sous l’effet combiné des politiques néolibérales de l’État et des dynamiques de normalisation religieuse au Maroc.
Au cœur du film se trouve la figure du majdhūb, mystique errant dont le corps devient le vecteur d’un savoir transmis par les rituels confrériques. À travers l’invocation musicale et spirituelle de Ba Hmad, la performance rituelle apparaît comme une archive vivante : elle conserve et transmet une mémoire collective, marquée notamment par l’histoire coloniale et postcoloniale.
Le projet inscrit les Gnawa et d’autres confréries hétérodoxes dans l’histoire des ʿAbīd al-Bukhārī, corps militaire constitué de populations noires réduites en esclavage sous le règne de Moulay Ismaïl à Meknès. Le film explore également les notions de sang et de sacrifice comme éléments centraux de ces systèmes rituels. Le sacrifice y est envisagé comme une violence fondatrice qui dépasse les logiques modernes de pacification et de contrôle.
Enfin, le film interroge la manière dont ces pratiques sont progressivement neutralisées, à travers des processus d’orthodoxisation religieuse et de patrimonialisation hérités du contexte colonial.