(M)ÉDITO

Mort, la vie te guette !

Le monde s’est enlaidi. Les guerres avec leurs cortèges de ruines et de cadavres, la misère galopante, les obscurantismes assassins, le patriarcat infantilisant, les forêts et les océans maltraités, de ce côté là, rien de nouveau sous le soleil. 

La laideur inédite résulte d’une épidémie bien plus violente que la Covid 19 : la marchandisation de la quasi-totalité du monde. Une guerre menée contre tout ce dont on ne peut extraire de la valeur, une guerre contre la passion et la vie déraisonnable. Une guerre contre le désir et les corps sans lesquels il ne peut y avoir de pensée.

Si l’art fit longtemps figure d’exception, déployant ses innombrables formes habitées par le désir indomptable, force est de constater que dans sa forme dite « contemporaine » il est de moins en moins possible de le distinguer des esthétiques de pacotille qu’imposent à notre regard et à notre ouïe l’omniprésence uniforme de la marchandise. Nos corps, nos villes et nos musées d’art contemporain, partout dans le monde exposent les mêmes objets, les mêmes images, les mêmes marques, les mêmes signes, transformant la planète en un immense parc d’attraction puérile ou en une immense zone commerciale digne d’un aéroport.

Plutôt que d’habiter poétiquement le monde, nous sommes en transit, des morts en permission, des objets consommables et jetables. Nous habitons l’empire de la positivité marchande d’où doivent être bannis objection, lutte, heurt ou conflit. Or, nous signale William Morris, la laideur n’est pas neutre ; elle agit sur l’homme et détériore sa sensibilité, au point qu’il ne ressent même pas sa dégradation, ce qui le prépare à descendre encore d’un cran.

La pensée n’est pas à l’écart de cette globalisation de la médiocrité. Elle s’est lâchement adaptée à notre époque consommatrice d’insignifiances. Les conséquences sont terrifiantes. Les corps sont les premiers à en pâtir, pétrifiés par les eaux glaciales du calcul égoïste, ils gisent mutilés, réduits à la plus simple expression de leur valeur marchande, de leur capacité à générer du profit. Ils n’ont plus qu’une seule liberté, celle d’obéir. Ils n’ont plus qu’un seul horizon, s’accoutumer à la laideur.

Dans l’œil du cyclone de l’horreur économique, qui est la pire des catastrophes climatiques, SURGISSENT là où on ne les attend pas des météorologues du désir. Ce sont les féroces poètes, les femmes et les hommes dont la mesure est à hauteur de leurs débordements, qui par un geste foudroyant nous libèrent de plusieurs siècles de domestication et de résignation folle, en tentant d’affranchir l’imagination par un long, immense, raisonné dérèglement de tous les sens comme nous y invite Rimbaud.

Ce geste lève le voile d’une beauté à réinventer. Il est le trait d’union entre la nécessité érotique de nos corps et la nécessité critique de la poésie et des images.

Nous vivons sous un état de menaces permanentes qui se succèdent, dit-on, à grande vitesse : crise économique, attentats islamistes, migration massive, délinquance croissante, réchauffement climatique, virus… Comme en période de guerre, il est fait appel à notre civisme pour réaliser une union sacréedes riches et des pauvres, des oppresseurs et des opprimés, pour vaincre l’ennemi commun qui change de nom selon les circonstances, la misère, la maladie ou la mort. Ne pas se soumettre, serait trahir une cause supérieure nécessairement universelle, la Sécurité, la Santé, la Paix, l’Identité Culturelle, l’Emploi, la Planète… Une voix, qui n’a rien à envier à celle d’un Dieu omniprésent, nous intimel’ordre de renoncer à nos désirs de justice et de liberté car toujours le pire peut advenir, la Mort nous guette !

Intimerest le verbe qui convient. Notre chair et notre conscience sont affectées par cette incantation sécuritaire. Un effet emblématique de cette intimation est l’injonction faite aux femmes quant à leur façon d’habiller leur corps. Les unes le cachent trop, les autres le dévoilent trop. Toutes sont jugées coupables des conséquences de leur choix. Femmes : le viol, la mort vous guettent !

C’est en cet endroit de l’intime que les Instants Vidéo peuvent intervenir pour affirmer que l’art est ce qui nous permet de ne plus croire à ce qui limite la puissance insatiable du désir. L’affiche que nous avons conçue, avec un dessin de Jean-Jacques Lequeu et les mots de Jean Benoît « Mort, la vie te guette ! », en attestent. Chaque être humain, vêtu ou dénudé, doit pouvoir disposer librement de son corps et de ses désirs les plus inavouables. La liberté ne se négocie pas, elle se prend. 

Les Instants Vidéo ont donc cette année, sous l’influence précieuse de la pensée poétique de Annie le Brun, pris la liberté de tordre le cou à la laideur nécrosante qu’imposent à nos prunelles la marchandisation de tout et les états d’urgence sécuritaires sans fin. Nous nous sommes saisis du rêve fou de Rimbaud nous invitant à réinventer la beauté. Nous avons donc produit dix esquisses + une ouverture et un épilogue en quête de la beauté d’un geste éperdu qui accompagnent les films que nous montrons à la Friche la Belle de Mai. Douze poèmes vidéographiques qui ont affiné nos regards pour choisir et présenter l’ensemble des œuvres (films, installations, performances) qui sont présentées cette année à Marseille, Aix-en-Provence, Lucca, Milan et Casablanca. Peut-être le texte le plus incisif et généreux produit par notre festival pétri d’une poésie qui ne souffre aucun confinement de la pensée et des sens.Mort, la vie te guette !

Marc Mercier(Direction artistique)

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