Faire festival
Nous croyons qu’un festival, tout comme un.e artiste, ne peut se tenir à distance du monde. Il y est pris. Il en est traversé. Il en porte les contradictions, les violences, les espoirs.
Notre responsabilité est grande aujourd’hui, dans un monde qui simplifie et brouille le regard, désigne des ennemi.e.s et détruit les espaces de discussion.
Grande aussi face à ce qui se déroule sous nos yeux à Gaza : un génocide, accompagné d’une guerre des récits et des images, où regarder, montrer, témoigner et faire entendre les voix palestiniennes sont aussi des actes politiques.
Et nous ne pouvons pas faire comme si la culture était à l’abri. Partout, les espaces culturels se fragilisent, les moyens diminuent, les lieux ferment ou doivent renoncer, les artistes et celles et ceux qui les accompagnent travaillent dans une précarité toujours plus grande. Défendre la culture, c’est aussi défendre les espaces où une société peut encore se rencontrer, penser, douter, se confronter et imaginer.
C’est dans cette situation que nous faisons festival.
Alors comment faire de sa forme même une réponse politique ?
Comment inventer d’autres formes de conversation, d’autres manières de se rencontrer, de s’écouter, de se confronter ?
Nous nous posons ces questions à partir de ce que nous sommes et de ce que nous faisons depuis longtemps : faire circuler les images, déplacer les lieux, susciter les rencontres, imaginer des espaces d’hospitalité.
Cette année encore, nous avons voulu que le festival ait différents contours et habite plusieurs espaces.
Ouvrir le festival dans deux galeries populaires éphémères, avec l’ADPEI et Espoir Provence, c’est chercher une autre forme de proximité sociale, faire entrer l’art là où on ne l’attend pas toujours, et faire de la rencontre avec les œuvres une rencontre avec d’autres.
À la Friche la Belle de Mai, nous proposons quatre jours d’immersion faits de projections, de poésie électronique et de performances, dans cet écrin de convivialité et d’hospitalité qui nous est cher.
Nous avons souhaité confier l’ouverture de ces rencontres à la biennale d’art vidéo /si:n/, pour donner à voir et à entendre une Palestine vivante, résistante, debout.
Une exposition collective méditerranéenne nous invitera à reconnaître, derrière chaque image, une présence humaine, politique, irréductible : Ce que nous voyons nous regarde.
Puis, pour sa dernière étape à Marseille, le festival s’installera chez les ami.e.s du Vidéodrome 2 car nous aimons ce cinéma de proximité qui pratique le prix libre et défend l’accès au cinéma au quotidien, avec une programmation exigeante et hétérogène.
Et parce que les images font fi des frontières, les œuvres continueront leur chemin en Algérie, en Italie, en Iran, au Maroc et en Palestine.
Faire festival, c’est aussi cela : faire circuler des images, mais aussi des récits, des regards, des imaginaires. Faire circuler ce qui pourrait rester séparé.
Le festival mettra en avant des pratiques artistiques de 97 artistes qui traitent l’image non seulement comme un moyen de représentation, mais aussi comme un lieu d’enquête, de rupture et de reconfiguration. Leurs gestes vidéo et performatifs se déploient comme des actes sensibles, poélitiques et critiques.
Ils nous offrent cette occasion fragile de rester en conversation, de regarder ensemble sans regarder de la même manière, d’écouter sans chercher immédiatement à répondre.
Faire festival, aujourd’hui, c’est peut-être défendre cette nécessité : celle d’une conversation qui ne soit ni un consensus ni une guerre. Une conversation qui maintienne ouverte la possibilité d’un monde commun. Parce que là où l’autoritarisme voudrait des ennemi.e.s, nous voulons encore des interlocuteur.ice.s.