Où nous aborderons la question de la réalité des images et de nous-mêmes
Ces dernières années ont vu l’irruption du thème de la mémoire dans l’espace public
2005 fut une période particulièrement active Elle fut l’occasion de nous remémorer des événements historiques particulièrement atroces : les camps de concentration et d’extermination nazis
Les manifestations officielles qui furent organisées n’ont eu de cesse de convoquer l’ensemble des populations concernées à accomplir un devoir de mémoire Il est vrai que cet appel incessant intervient à une époque (depuis les années 80) où l’on a vu refleurir toutes sortes de discours révisionnistes curieusement amplifiés par les médias
Cet appel intervient aussi à une époque où les guerres sont médiatiquement traitées comme des reality-shows : « des films pornographiques de plus », dirait Baudrillard. Ce qui tend à court-circuiter leur réalité sanglante, atroce, insupportable À tel point que beaucoup de téléspectateurs peuvent se plaindre de l’atrocité d’une image sans contester la réalité de la guerre en train d’être filmée
Il n’y a plus de réalité en dehors des images Le téléspectateur est pris en otage par les images
On exige de lui qu’il vive les événements comme s’il y était Il paye une redevance pour avoir le droit de jouer un rôle de figurant dans une superproduction hyper-médiatisée Il se figure exister alors qu’il n’est plus qu’une donnée, une ombre, un vague souvenir de lui-même…
Il n’est plus un téléspectateur : celui qui voit de loin Il est un naso-spectateur : celui qui a le nez plongé dans ce qu’il voit
Ce ne sont plus seulement les images qui sont numérisées, mais nous avec Nous recevons des écrans des nouvelles de nous-mêmes Nous sommes immergés dans une réalité virtuelle, absorbés par un écran total, happés par un univers homogène tentaculaire : « Notre présent se confond avec le flux des images et des signes, notre esprit se dissout dans la surinformation et l’accumulation d’une actualité permanente qui digère le présent lui-même Nous sommes en temps réel, un temps qui n’en est plus un… En temps réel, nous ne sommes même plus contemporains de nous-mêmes » Jean Baudrillard
Cette situation est bénéfique pour ceux qui nous gouvernent Elle nous dépossède de notre capacité d’agir, d’influer sur le cours des événements, de penser notre devenir collectif à partir de situations concrètes Nous ne sommes plus que l’ombre de nous-mêmes, des membres d’une assemblée de morts en permission Pour preuve, ceux-là mêmes qui nous ont invité cette année à accomplir notre devoir de mémoire ont soit voté, soit passé sous silence, la loi du 23 février 2005 stipulant que les enseignants doivent désormais intégrer dans leur enseignement le (prétendu) rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord Cette glorification du crime légal fait désormais partie de notre devoir de mémoire ! (Cette loi inique a été modifiée début 2006)

