Après quelques soirs de chauffe éparpillés au Polygone Etoilé , la présentation du livre Le Temps à l'oeuvre de Marc Mercier à l'Alcazar, le cabaret de Leda Atomica avec ses images et ses chanteurs en relief, un détour entre le Maroc et le Vietnam en passant par le cinéma Les Variétés, on est rentrés dans le vif du sujet avec les Rencontres OASIS à la Friche La Belle de Mai.
Rencontres où l'on retrouve nos partenaires européens du projet d'archive OASIS venus de Pologne, République Tchèque, Allemagne et Hollande pour présenter pour la première fois au public ce bébé qui commence à peine à marcher, mais nous montre déjà une tête bien pleine et presque bien faite.
Où l'on se plonge dans une mémoire protéiforme, où les souvenirs et la mémoire ne cèdent pas la place à la nostalgie qui peut nous pomper l'air, tachant d'inventer le futur en sauvant le passé qui compte pour mieux apprécier la douceur du présent.
Ici la vidéo nous montre que l'Histoire c'est d'abord des histoires, et que l'on peut aussi se passer d'histoire pour raconter la vie.
Où l'on voit des installations vidéo qui charrient cette mémoire tel le charbon des mines qui entoure de Santi Zegarra sous cette famille kabyle suspendue dans la mémoire, qui nous dit comment elle a traversé la mer pour venir en France creuser la terre; puis c'est au tour de la Terre de parler, chanter, danser devant nous dans Geomania de Steina Vasulka.
Où l'on découvre que l'art vidéo pourrait enfin se vendre sans avoir à vendre son âme, comme nous le prouve l'exigent éditeur de DVD Lowave.
Où les étudiants des écoles d'art d'Aix, Marseille et Valence fouillent la mémoire vidéo du net pour la triturer, la remixer, circulent entre les bâtiments de l'ancienne usine Seita en captant des moments de ces rencontres, puis nous les offrent vendredi sous la forme d'un site wiki qui rassemble entre autres tous les oasis du net.
Où le travail de Lieux Fictifs vient nous montrer que la mémoire en prison peut ouvrir des portes qu'on ne soupçonnait pas.
Enfin, pour ces derniers c'est ce qu'on m'a dit, c'est une rencontre que j'ai ratée, qui était belle et dont nous n'avons pas de trace. J'étais en réunion européenne, penché avec nos amis d'OASIS sur le berceau de notre bébé et ses défauts de jeunesse et j'ai oublié d'enregistrer les débats, les étudiants étaient apparemment pris dans la toile et n'ont pas amené leurs caméras présentes en masse la veille... Premier trou de mémoire. Marc est très déçu, je suis franchement en rogne d'avoir doublement raté cette rencontre.
Plus tôt dans la journée une autre rencontre tentait d'avoir lieu entre les étudiants et les techniciens informatique du projet OASIS, la communication est difficile, je me rends compte qu'en dehors du problème de la langue la nature même d'OASIS n'est pas vraiment claire. A force de creuser les nouvelles mines de vidéos à ciel ouvert, l'aspect "institutionnel" du projet n'est pas si évident et son ouverture peut paraître très relative aux simples utilisateurs qui commencent à s'habituer aux dépotoirs vidéo comme Youtube, Dailymotion et autres Google Video en libre-service. Entre les wikis, les bases de données, les droits d'auteurs, les copyrights et le partage on s'est un peu égarés et embrouillés... On a peu parlé de technique, un peu du sens et de la philosophie du projet. Les techniciens repartent perplexes, mais ils commencent à avoir l'habitude depuis qu'ils se sont mis à regarder de l'art vidéo.
Donc, après ces deux rencontres-là, un peu puis franchement ratées, je me pose des questions sur cette mémorisation systématique. Il est bientôt 19 heures, je pars relayer Agnès qui garde Geomania depuis 15 heures, il va être l'heure d'éteindre, je n'ai pas encore pu prendre le temps de voir le cycle complet de l'installation qui tourne en boucle, et je me dis que cette oeuvre qui a les pieds sur terre, qui dit sans parler, me fera du bien. Il y a là Dominique Comtat, et Steina Vasulka avec sa caméra vidéo en train de tourner. Depuis sa création en 1987, elle n'avait jamais eu l'occasion de la revoir et elle est visiblement touchée de la redécouvrir grâce au travail d'archivage de Montevideo. Elle regarde attentivement la pyramide d'images, elle tourne autour, pose sa caméra et la laisse tourner, un cycle passe, la caméra déplacée, un autre cycle, les sons de la terre et de la mer m'enveloppent agréablement, et j'apprécie ce temps qui passe, ces cycles de la nature, la solide silhouette islandaise de Steina qui semble retrouver le monde qu'elle avait imaginé vingt ans plus tôt. C'est une oeuvre dans laquelle on plonge, et Steina a l'air d'être replongée dans sa mémoire de créatrice. Son regard à ce moment-là est étonnant, lointain, profond, elle semble éprouver intacte toute la plénitude qu'elle avait placé dans son oeuvre, et heureuse de voir que cette oeuvre est bien vivante après l'avoir perdue de vue pendant vingt ans. J'ai envie d'aller chercher ma caméra ou mon appareil photo, puis je me dis que ce serait idiot de vouloir capter ça, elle me fait le cadeau de son intimité avec son oeuvre, et son regard m'en offre une nouvelle vision. Je commence à vraiment voir Geomania, à vraiment rencontrer cette oeuvre, le temps qu'elle fait passer, le temps qui est passé, le temps qui arrive, qui revient, et la terre qui ne se lasse pas de recommencer son chant.
Ce bout de présent je le savoure peut-être plus en ayant décidé de ne pas l'enregistrer, l'immortaliser, parce qu'il reste entre moi et Geomania, et le regard de Steina.
C'est peut-être ces moments-là qui font que la mémoire compte tant pour nous.
En sortant, je vois les étudiants devant leurs ordinateurs du Cyber café, je me demande en les voyant surfer sur le site du Palais de Tokyo, si à chercher des traces sur internet on arrive à vraiment rencontrer les oeuvres (comme les rencontres entre humains sur le réseau pourraient être faussées par ces écrans), je me demande si ceux qui ont cherché des oeuvres (et pas que des oeuvres, d'ailleurs) sur internet ont seulement cherché à rencontrer Geomania à la porte à côté, et Steina qui était devant.
Plus tard, à table avec les représentants d'un peu toute l'Europe et Steina à ma droite, on va parler des bécanes d'effets vidéos analogiques des années 80 et 90, dont mon école de cinéma possédait quelques spécimens, des grands espaces américains, de la guerre économique des formats vidéo, un peu de la mémoire sur internet...
Cette rencontre-là rattrape toutes les autres et me retape pour le reste de la semaine.
Je vous en souhaite d'aussi douces, le festival continue !
Julien Girardot
(très) Chargé de mission pour le projet OASIS au sein des Instants Vidéo
Webmaster de ce site
P.S. L'apparence de ce site peux laisser penser qu'il est uniquement consacré au livre de Marc Mercier. Le texte du livre n'est cependant qu'un point de départ, et ce site n'attend que vos réactions, contributions en tous genres. Il vous suffit de demander un identifiant et un mot de passe ici pour créer vos propres pages. A vous de jouer !
Geomania expo 2006 à la Friche Belle de Mai
Photo J. Girardot
Cliquer sur la photo pour voir la vidéo de l'installation.


