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catalogue |
19es Instants Vidéo
à Jean-Charles Berardi
Lorsque Willy Legaud nous fit la proposition de l’affiche
qui illustre la couverture du catalogue de ces 19es Instants Vidéo,
je me suis aussitôt dit : « Tiens, voici une image qui parle
de nous, de notre passé et de notre présent ; des artistes
que nous aimons ; et du monde déboussolé dans lequel nous
nous débattons. »
Les fils électriques semblent déconnectés du reste
de l’humanité. Le pylône n’est plus l’intermédiaire
entre une énergie reçue et une énergie transmise.
Pourtant, l’ensemble reflète une puissance énergétique
jamais égalée, fruit d’une tension de forces opposées,
entre chute et envol, attraction terrestre et tourbillons du vent. Image
d’une fragilité, aussi. Le genre de situation instable qui
n’empêcha pas quelqu’un comme Johanes Kepler, impotent
d’une main et myope, de découvrir que l’orbite des
planètes est elliptique et de poser les bases de la gravitation
universelle que Newton établira moins d’un siècle
plus tard. La vulnérabilité est synonyme de puissance créatrice.
Ce pylône aux fils coupés et frétillants est une image
qui convient bien à tous ceux qui outrepassent leurs limites, qui
affrontent la réalité environnante hostile, qui inventent
quotidiennement de nouvelles conditions de vie, qui envisagent ce qu’ils
créent comme des îlots qui se détachent de la terre
ferme tout en restant fertiles.
Beaucoup de réalisateurs s’imaginent que pour cultiver les
fleurs de leur art, seul importe le soleil (la technique, la virtuosité,
la force) : ceux-là nous livrent des paysages arides. Il manque
la pluie (une nécessité intérieure, des inquiétudes,
une révolte profonde, des faiblesses). Alors, peut jaillir une
oasis dans le désert.
Cela revient à se poser pour la centième fois la question
de l’utilité sociale des films extravagants que nous montrons,
du travail de passeurs que nous assumons depuis dix-neuf ans entre l’œuvre
et le spectateur, des liens et des trocs que nous établissons dans
le monde. Se pose aussi la question de la transmission. Que transmettons-nous
? Des œuvres que nous avons découvertes loin des sentiers
battus par la diffusion commerciale. Les fruits de nos expériences
vécues lors de nos voyages, séminaires, ateliers, programmations,
lectures... Nous essayons aussi de transmettre un héritage à
travers les œuvres des « maîtres » de l’art
vidéo qui comptent pour nous. Ceux qui nous ont appris à
les dépasser en nous hissant sur leurs épaules pour voir
plus loin, au-delà du mur des convenances.
C’est tout l’objet de notre engagement dans un projet bien
nommé OASIS qui vise à rendre accessible à tous,
sur le réseau Internet, les traces de notre histoire, des œuvres
et des hommes qui ont nourri nos aventures sensibles et nos réflexions.
Une semaine de rencontres, débats, ateliers, projections, expositions
est organisée du 4 au 12 novembre à Marseille afin de réfléchir
sur la question qui nous paraît essentielle : comment faire pour
que le passé, les archives, la mémoire soient, plutôt
qu’un cimetière, un horizon ?
C’est aussi la prétention du livre Le temps à l’œuvre,
f(r)iction que nous co-éditons avec la complicité de Incid
90 et qui sera présenté le 14 octobre à la bibliothèque
de l’Alcazar de Marseille.
Vous découvrirez aussi à la Friche La Belle de Mai une base
de données dédiée aux prestigieux artistes Steina
et Woody Vasulka, et à la Compagnie le formidable travail mené
par Anne-Marie Duguet à partir des œuvres et des notes de
travail de Thierry Kuntzel : Title TK.Mais revenons à l’affiche
du pylône. Les fils, autrefois raides comme un défilé
militaire, dans le mouvement s’entrelacent : image de l’inter-(in)disciplinarité
que nous avons toujours choyée. On ne peut définir sa vérité
qu’en la confrontant à celle des autres. Voilà pourquoi
notre territoire flottant, peuplé d’imaginaires électroniques,
est ouvert aux vents étranges et étrangers, la musique,
le théâtre, la poésie, le cinéma, le multimédia...
Notre obstination est constante : comment subjuguer les sens et aiguillonner
la réflexion du spectateur ? Seule l’intensité de
la suggestion d’une œuvre agit sur le spectateur. Cette quête
permanente de notre manifestation ne peut souffrir aucune frontière
artificielle. Comment agissent les artistes qui vivent sur d’autres
continents, influencés par d’autres traditions, d’autres
croyances, d’autres souffrances, d’autres espérances...
?
L’ensemble des programmations de ces 19es Instants Vidéo
provient de 38 pays. Nous aurons le plaisir de recevoir et côtoyer
des artistes et complices allemands, anglais, argentins, français,
indonésiens, islandais, marocains, libanais, iraniens, néerlandais,
péruviens, polonais, suisses, tchèques, uruguayens... Et
pour outrepasser nos limites, le festival se déroulera à
la fois en France (Marseille, Martigues, Aix-en-Provence, Paris) et en
Amérique du Sud (Argentine, Paraguay, Uruguay).
En Thaïlande, j’ai vu des musiciens jouer sur d’étranges
xylophones en forme de pirogues (ranât eek). Traditions et voyages
! La musique comme racines des déracinés ! Ce qui me fait
penser que dans la culture, il n’existe pas de genius loci : tout
voyage, se transplante après s’être arraché
au milieu originel. Un pylône électrique peut devenir pirogue
éclectique L’art vidéo est une pirogue d’images.
Le pylône de l’affiche est bien campé sur ses quatre
pattes. Sans les fils ébouriffés, mus et nus, il ne serait
qu’un poids mort. Ce qui le maintient vivant est la rupture. J’y
vois-là l’attitude des artistes que nous aimons, ceux qui
ont faussé compagnie aux gardiens zélés des normes,
ceux qui s’acharnent à créer selon des nécessités
intérieures malgré les ravages de la tolérante indifférence
de ceux qui ont tôt fait de les juger socialement inutiles et de
les parquer dans un enclos. Le pylône devient semblable à
une pile électrique capable de décharger à tout moment
sa propre énergie.
Les Instants Vidéo n’ont d’autres soucis que de s’affirmer
solidaires de ces élans d’émancipations poétroniques.
Ils ne s’autoproclament pas porte-parole des insurgés, mais
cherchent à avoir une parole qui porte pour que résonnent
ces nécessités profondes que nous pourrions définir
comme a-sociales. Pourquoi nous mentir à nous-mêmes ? Pourquoi
devrions-nous masquer nos motivations derrière la façade
de rassurantes justifications « utilitaires », « politiques
», « sociales », commanditées par ceux qui craignent
l’inconnu ? Si vraiment il existe une nécessité intérieure,
celle-ci laisse des signes autour d’elle, elle est contagieuse,
elle se transforme en actions : les œuvres. Plus qu’artistes,
le mot qui convient vraiment est œuvriers.
Si la vie ne provient pas des pieds du pylône, c’est bien
que nous assistons à un renversement : les racines sont ces fils
qui battent comme des ailes, en quête de sèves nomades. Danses
ou guérillas des exilés, des laissés-pour-compte,
des déracinés.
Que quelques pylônes déracinés se rassemblent, et
voici que jaillit une oasis.
Combattons pour que ce ne soit pas un mirage de plus.
(Marc Mercier) |